Ecriture,  Les Brins de laine

Valse #brindelaine5

Comme après chaque procès, j’ai ce sentiment de vide qui m’envahit. Le tourbillon m’a aspirée, vidée, l’impression d’avoir touché le tréfond et les abysses. L’envie de tout plaquer et la même routine s’installe. Laisser les filles chez Mamyvonne 3 jours.  M’enfiler un plateau de fruits de mer avec un Sancerre. Aller me faire une toile dans l’ABC vide de la séance de 13h. Avant, Marek revenait pour m’aider à remonter à la surface. Mais ces derniers temps, lui aussi il touche le fond. A coup de forage en pleine mer. Douce métaphore de l’’offshore familial et du naufrage marital.  Alors les nerfs en pelote, je passe mes matinées au café à regarder laconiquement Axel servir les cafés, nettoyer les tables, inscrire le menu du jour sur l’ardoise. Et à lire et démêler la vie de Janna.

“ Nous déménagions souvent, notre mère adorant changer d’appartement. C’est sans doute à cela que je tiens mon esprit casanier qui m’a fait aimer et adopter définitivement ma maison, mon quartier du Vème arrondissement où je vis depuis 60 ans et où peut-être je pourrais finir ma vie.
Les changements de quartiers d’école, de camarades, j’en ai eu plus qu’à ma suffisance dans ma jeunesse. Tous les deux ou trois mois, nous cherchions un nouvel endroit pour y planter notre tente : Boulogne, Saint-Cloud, Issy les Moulineaux…Là, arrêt, image!

(La guerre puis l’occupation nous ont stoppés, bien que dans cette dernière, nous ayons eu le temps de changer 3 fois d’appartement.)

Installés depuis 6 mois dans un nouvel appartement, maman commençait à changer les meubles de place : le buffet prenait la place de la desserte, la desserte allait là où était l’étagère, quant à cette dernière, elle partait à la cave. Le tableau de droite passait à gauche, la gravure que nous avions assez vue était exilée au fond du placard où on la retrouverait avec grand plaisir quelques mois plus tard. Six mois passaient, puis c’était les pièces qui échangeait leur destin. Le salon se retrouvait à la place de la chambre, qui elle était à la place de la salle à manger.

“Voyez-donc les enfants, c’est tellement mieux ainsi”

Je n’ai jamais compris, comment ma mère qui était une femme menue, plutôt fragile, faisait pour organiser et executer seule cette valse des meubles, des tapis, des bibelots dans un temps record, car généralement, et sauf imprévu, tout ce gros travail se faisait dans la journée de façon à en faire “la surprise à votre père”
Je n’ai jamais su si c’était une surprise heureuse pour lui, mais il est vrai qu’à chaque fois il était surpris”

Le cahier de Jeanne, page 10

Rosa aussi elle est toute menue. Un petit brin de femme aux hanches étroites, à la ligne longiligne. Le teint pâle, et les yeux gris. Je l’imagine avoir toujours eu ce regard triste et le flou à l’âme.

Quand je l’ai rencontrée la première fois lors de sa garde à vue, elle m’avait raconté qu’elle n’avait pas pu prendre son bébé dans les bras sans avoir eu envie de mourir. Qu’il avait le même regard que son mari, les mêmes cheveux bruns, le même nez retroussé, le même gras au ventre. La même façon de brailler aussi. Elle l’avait aimé tout autant intensément que la première fois qu’elle avait vu José sauf que désormais elle savait flairer le danger. 

Elle m’avait dit comment il avait été doux et romantique pour la ferrer. Les fleurs et les mots tendres. Les virées en 4×4 dans les montagnes et les canons dans les PMU à lui conter une jolie vie, dans laquelle elle pourrait arrêter de travailler à l’Intermarché, s’occuper de son jardin. L’argent qu’il mettrait de côté pour leur construire un beau chalet au bord d’un lac des Pyrénées Ariégeoises, les dimanches où il l’emmènerait danser au dancing de la Tour du Crieu. Comment tout avait basculé le jour des noces. Quand il l’avait plaquée au mur, la robe meringue déchirée dans les toilettes de la mairie de Saverdun, quand il l’avait reprise de force en rentrant, lui joignant les poignets avec le câble qui lui sert a cercler les pattes des biches. Le premier coup quand pour la 3ème fois elle avait dit non. Son râle d’animal et ses larmes sur la peau de bête morte de la chambre conjugale. Lui complètement saoul et elle abasourdie.

Et puis le déni. Comme ma mère. Elle avait accouché dans la baignoire. Sans pousser un cri. Juste après que José ai démarré son pickup pour aller au travail. Elle avait entrevu son avenir dans les contractions. Dans la douleur, encore. Ce gamin élevé dans le petit pavillon étriqué, avec un père alcoolique qui tabasse sa mère tous les 3 jours pour une purée tiède, un bois de cerf mal dépoussiéré, un steak mal salé, une contrariété à l’usine. Que cet enfant qui portait déjà en lui le silence et la crainte, allait être pulvérisé. Alors pour le garder pur pour toujours, elle avait baissé la bonde et allumé l’eau. Fermé la porte de la salle de bain, essuyé le sang entre ses cuisses et s’était fait un café. Le soir en rentrant, José était de bonne humeur. Il lui avait proposé d’aller danser ce week-end. Il ne l’avait ni battue ni déshabillée. Il avait trouvé la viande tendre et délicieuse. Faut dire qu’elle avait bien veillé à assaisonner le placenta.

A cette dernière révélation, j’avais failli vomir. Je m’étais demandée jusqu’à quel point je pouvais défendre l’innommable. Pourtant j’ai tout donné pour elle et je le referai en appel. Je déplacerai des montagnes comme la mère de Jeanne déplaçait ses meubles.

“Axel tu me ressers un crème stp?

" Tiens Louise, ça va toi?

“ Oui, enfin comme une avocate qui vient de perdre son procès.

“ Mais ma belle, en lui redonnant sa dignité, tu as déjà gagné. Et j’imagine que tu n’en resteras pas là?

“ Ahah tu sais me parler toi! Et oui, appel déposé."

Avec Axel, on s’était rencontrés à l’école d’avocat. On avait en commun de tout comprendre. D’aimer la beauté et la laideur. La défense ça n’avait pas été son truc. Lui, il avait préféré l’odeur du café moulu, la vie de quartier, sa douceur du matin et l’effervescence des fins de soirée. Laissant traîner son oreille sur chaque tranche de vie et prêtant son écoute en servant des Ricards à 10 heures du matin. Balayant les injonctions de mille essuyages sur la froideur de son comptoir en marbre, faisant danser la vie à coups d’expo, de couscous dominical, d’ateliers d’écriture et de cours de Tango chaque mercredi. Il fait chaud chez Axel, son cœur et son bistrot sont comme une anémone dans laquelle on se réfugie dans le grand océan bâtard de la vie. Et dans la mienne entourée que de femmes, il est mon deuxième pilier. 

“ Dis, tu te souviens, je t’ai raconté que la grand-mère de Marek m’a envoyé ses mémoires.

“ Oui je me souviens! tu avances?

“ Doucement, entre le procès, les enfants…. C’est d’ailleurs ici que je me sens le mieux pour lire. Je peux prendre le temps, je me délecte de chaque mot.  Mais par contre ce matin je viens de tiquer sur un truc…

‘Vas-y racontes!"

Je lui explique la valse des appartements, les anecdotes rigolotes, et le fait que Janna vivait à Paris en 1942 alors que je pensais qu’elle était née ici.

“ 3 déménagements pendant l’occupation? ça devait pas être joli joli les histoires derrière tout ça”

" Comment ça?”

‘ Bah tu sais, les Juifs, la dépossession, les rafles, le Vel d'Hiv, tout ça.

“ Je n’y avais pas pensé…

“ Ça ne veut rien dire Louise! les gens ne savaient pas ce qu’il se passait. Et quand bien-même ils eussent su… Je ne t'apprends rien sur la survie."

J’étais songeuse. Les questions commençaient à danser dans ma tête. Quand étaient-ils descendus ? Pourquoi? Je ne m’adonnerai pas à des raccourcis faciles, mais je pressentais une fuite urgente. Cette même fuite familiale qui perdure.

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